Jean Sibelius, tiré de Wikipedia
Jean Sibelius, 1939
Outre son concerto pour violon, qui reste la plus jouée de ses œuvres, Sibelius est surtout connu pour les sept
Symphonies dont il est l'auteur (il en détruisit une huitième). Il composa par ailleurs de nombreux
poèmes symphoniques très représentatifs de son style, inspirés par des scènes du
Kalevala,
épopée nationale finnoise constituée de plusieurs corps de récits. Mais Sibelius, dont on exagère souvent le
nationalisme et l'enracinement dans la tradition musicale finlandaise, fut au contraire attentif aux révolutions musicales qui marquèrent l'Europe de son temps, et même si son style demeure profondément original, on peut y entendre l'écho des œuvres de
Wagner, de
Debussy ou de
Tchaïkovski.
Jean Sibélius, vilipendé par les uns, encensé par les autres
17 est aujourd'hui considéré comme l'un des grands symphonistes du début du
xxe siècle. Son langage musical reste néanmoins profondément
tonal, et la musicologie dans les années 1950-60 peinait à placer l'importance de son œuvre au niveau de son contemporain
Gustav Mahler, qui épuise le genre symphonique romantique par un double mouvement d'expansion universel et de concentration de la forme à l'inverse de l'esthétique sibélienne, d'un dépouillement ramené à l'essentiel proche de l'ascèse (Olin Downes a parlé d'un « monolithe pan-consonnant » à propos de
Tapiola). D'après Neville Cardus, Sibelius aurait lui-même évoqué « la pure eau froide » de sa 6
e symphonie, aux harmonies modales qui ressuscitent l'ancienne polyphonie grégorienne, publiée en réaction aux « cocktails » musicaux de son temps.
Pourtant, rien ne serait plus faux que de ne voir en Sibelius qu'un musicien tourné vers le passé sourd aux révolutions esthétiques d'un Debussy, Stravinski ou Schoenberg. Il hérite certes des genres consacrés par la tradition classique (symphonie et concerto), mais il impose dans la plupart de ses œuvres orchestrales un
contrepoint minimal, une atmosphère chargée reposant sur l'accumulation des strates sonores, et une forme de cyclicité qui contredisent le primat de la mélodie et rendent la suite des métamorphoses harmoniques seule responsable de la tension dramatique. Des trouvailles mélodiques (comme la
Deuxième Sérénade pour Violon, op. 69b en sol mineur) et des thèmes inoubliables parsèment néanmoins son œuvre, à l'image de ceux qui inaugurent dans une atmosphère diaphane de vitrail son
Concerto pour violon et sa 6
e symphonie, ou de ceux qui achèvent dans une clameur hymnique certaines de ses symphonies (la Deuxième et la Cinquième en particulier). Sa
1re symphonie, pendant scandinave des
Rêves d'hiver de Tchaïkovski, est avec la Troisième sans doute la plus classique de ses créations et la moins caractéristique du mysticisme « écologique » auquel il parviendra par des moyens purement musicaux (
Quatrième Symphonie) et sans rien devoir à une foi religieuse ni jamais écrire de musique sacrée (si l'on excepte une œuvre maçonnique achevée en 1927 ayant pour titre
Musique religieuse, op. 113, devenue célèbre sous l’appellation
Massonic Ritual Music). Dans ses dernières œuvres (Septième symphonie,
Tapiola), les mouvements s'enchaînent insensiblement les uns aux autres et les compositions tirent leur unité d'un développement organique comparable à celui d'une cellule vivante (procédé qui a été celui du Debussy des
Jeux, et sera celui du
Strauss des
Métamorphoses).
Ses plus grands chefs-d'œuvre sont sans doute ses Deuxième, Quatrième, Cinquième et Septième symphonies, ainsi que son Concerto pour violon, mais aussi parmi ses autres œuvres, ses
cantates (notamment
Oma Maa et
Snöfrid) dont certaines appartiennent au cycle du
Kalevala comme
Kullervo (vaste poème symphonique avec chœur et solistes grâce auquel il obtint à vingt-six ans une grande notoriété),
Luonnotar, poème symphonique avec soprano racontant la création du monde,
La Fille de Pohjola et surtout son ultime poème symphonique,
Tapiola, monolithe sonore immobile, immémorial et mystérieux, sorte d'équivalent musical à celui mis en scène par
Kubrick dans
2001, l'Odyssée de l'espace (film dont la musique emprunte d'ailleurs des passages de la
Quatrième symphonie).
Son poème symphonique
Finlandia, écrit en
1899-
1900, devint le symbole de la résistance finlandaise vis-à-vis du vassal russe. Son œuvre la plus connue du grand public est, avec la
Valse triste (tirée de la musique de scène
Kuolema),
le Cygne de Tuonela, extrait d'une suite en quatre tableaux (
Légendes des Lemminkainen). Citons aussi
Les Océanides,
Chevauchée nocturne et lever du soleil,
Pelléas et Mélisande,
La Reine captive,
L'Origine du feu,
Le Barde,
La Nymphe des bois,
En Saga, sa musique de scène
La Tempête,
Chanson de printemps, ainsi que
Voces intimae, le plus connu de ses
quatuor à cordes,
Korpo, un trio de jeunesse, et un
Quintette pour piano en sol mineurgénéralement méconnu. Il travailla également à un projet d'opéra qu'il n'acheva jamais,
La Construction du bateau, dont le prélude original constitue en fait
Le Cygne de Tuonela. Toutefois, une œuvre lyrique en un acte,
La Jeune Fille dans la tour existe bel et bien même si elle n'est pratiquement jamais jouée.
Beaucoup de compositeurs de la seconde moitié du
xxe siècle trouvèrent en Sibelius un digne précurseur tandis que les compositeurs de musique de film pillèrent sans complexes une œuvre riche de thèmes épiques et grandioses (à l'exemple des dernières mesures du premier mouvement de la
Troisième symphonie). Qualifiée souvent de panthéiste, cette musique vide d'hommes qui célèbre la nature dans sa force primitive et dépeint les rumeurs légendaires qui la parcourent, est d'une puissance et d'une austérité qui se conjuguent en de vastes incantations aux beautés secrètes et inépuisables. En cela, il annonce déjà certains compositeurs de musique minimaliste comme
Ligeti(
Atmosphères,
Requiem…), duquel il sera d'ailleurs souvent rapproché dans les musiques de films (comme, une fois encore,
2001, l'Odyssée de l'espace).
L'un de ses élèves les plus brillants est le compositeur
Leevi Madetoja, également finlandais. Les interprètes de Sibelius se partagent entre ceux qui exaltent son particularisme finnois (
Paavo Berglund notamment) et ceux qui l'orientent vers le style symphonique viennois post-romantique (comme
Lorin Maazel en signant une intégrale de ses
Symphonies à la tête du Philharmonique de Vienne). Il faut citer aussi
Herbert von Karajan (que Sibelius lui-même a tantôt loué tantôt rejeté), très proche de son esthétique nordique à l'anonymat un peu lunaire,
Leonard Bernstein, beaucoup plus passionné, et plus récemment sir
Colin Davis,
Paavo Järvi, Neeme Jarvi et
Osmo Vänskä. Une interprétation historique de
En Saga par
Wilhelm Furtwängler datée de 1943 est toujours disponible, ainsi qu'une
Deuxième symphonie par
Arturo Toscanini. Au piano, seul
Glenn Gould s'est fait le défenseur de partitions mineures, (
Sonatines,
Suite Kyllikki) de même que les cycles de mélodies, peu fréquentées par les grands noms de l'art lyrique, ont été enregistrées presque intégralement par
Anne-Sofie von Otter. La plupart des Lieder de Sibelius n'ont été orchestrés que nombre d'années après leur composition par des amis du compositeur, à l'exception toutefois de ceux composés pour Aino Ackté pour qui
Luonnotar notamment fut créé.